
« C’est ici ma modeste demeure. Celle que ma maman m’a léguée avant sa mort. Moi-même j’en ai une que j’ai construite quand j’étais coopérant Unesco. C’est en location. Je préfère rester là où je suis ici parce que c’est ma chère maman qui me l’a offerte. Asseyez-vous. Si j’ai accepté vous accorder cette interview, c’est parce que je respecte beaucoup votre organe. Le Matinal est une référence. J’avais refusé à d’autres de parler depuis que je suis sorti de prison.
Pas parce que je me détourne de ma mission d’opposant N° 1 déclaré au régime en place, mais parce que je suis en train de mettre en place une autre stratégie et j’ai promis aux gens de ne pas parler de sitôt. Comprenez que je veux transgresser ma décision. Mais d’entrée je tiens à vous dire que je donnerai des réponses à moitié à certaines de vos questions compte tenu de la nouvelle dynamique avec mes partenaires. Si on s’entend sur le principe je suis prêt. » Ce sont là les premiers mots du professeur Andoche Amègnissè quand il a nous a reçu à son domicile à Zogbo, 10ème arrondissement de Cotonou. Le philosophe et sociologue aux allures de communiste qui vient de purger 6 mois d’emprisonnement ferme pour délit de presse, à cause de ses articles contre le régime et le chef de l’Etat paraissant dans un organe qui n’est pas régulièrement déclaré et intitulé Tsyb 2011, entendez, « Tout sauf Yayi Boni en 2011 », semble plus que jamais radical dans sa lutte. Il dit n’avoir pas peur de retourner en prison si c’est ce que son combat contre les dérives du régime de Changement doit lui coûter. Dans cet entretien, il fait vivre ses émotions durant son séjour carcéral. Il apprécie les différents gouvernements de Nicéphore Soglo à Yayi Boni en passant par Mathieu Kérékou. Il jette un regard sur 2011 et appelle l’opposition à s’unir pour opérer l’alternance. Membre fondateur de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (Undp) de Emile Derlin Zinsou, Andoche Amègnissè parle de ce dernier et rappelle les conditions dans lesquelles il a été exclu de ce parti pour aller créer l’Union des laissés pour compte (Ulc) qui tend à se fondre dans sa prochaine initiative appelée « La coalition pour le réveil du peuple ». Lire ce numéro de Aléjo Gbadja’aaa consacré à Andoche Amègnissè. Le matinal : Vous n’êtes plus à présenter mais les lecteurs aimeraient mieux vous connaître
Andoche Amégnissè : Je suis né d’un père béninois originaire d’Athiémé, département du Mono et d’une mère béninoise, originaire de Porto-Novo, j’ai 50 ans puisque je suis né le jeudi 24 septembre 1959. J’ai fait une bonne partie de mes études jusqu’au collège au Bénin puis j’ai fait mon Lycée en Côte-d’Ivoire où j’ai eu ma maîtrise en philosophie. J’ai eu la chance d’aller au-delà de la maîtrise donc d’avoir fait le 3ème cycle de philosophie notamment sur la logique des « Principia Mathématica » de Bertrand Russel et Alfred North Whiteheod . Egalement j’ai eu la chance d’avoir fait une thèse de socilogie sur « Anthropologie structurale » de notre grand maître Claude Levi Strauss. Je suis professeur de philosophie, spécialité de l’épistémologie, la philosophie des sciences mais également professeur de sociologie. J’ai enseigné dans plusieurs universités au Gabon, au Togo, en Cote d’Ivoire…..Je suis marié père de quatre enfants, les deux premiers sont aux Etats Unis pour raison d’études.
Vous aviez fait une partie de votre cursus en Côte-d’Ivoire. Comment cela s’explique ?
En 1975 après la mort du capitaine Michel Ayikpé dans des conditions tragiques, mon père qui était un syndicaliste de renom faisait partie de ceux qui ont protesté contre les conditions dans lesquelles il a été assassiné. Ma famille est donc partie en exil. Nous les enfants étions restés d’abord mais moi j’ai eu la mal chance pour distribution des tractes d’être arrêté et c’est environ deux mois après que mon père soit parti en exil. J’ai connu le Pco, beaucoup de jeunes ne savent pas de quoi on parle quand on évoque le Pco.
Dites-nous alors ce que c’est le Pco
Rires…..Poste de commandement opérationnel. Ce nom faisait trembler. Beaucoup de stigmates y sont collés. Beaucoup de morts et beaucoup de misère aussi. Je préfère ne pas en parler… Ceux qui s’en souviennent savent de quoi on parle. Quelques mois après que mon père soit parti en exil, sorti du Pco dans des circonstances qui m’obligent aujourd’hui à remercier Dieu, j’ai dû prendre moi aussi la route de l’exil. Après avoir fait un bref séjour au Togo, je me suis retrouvé en Côte d’Ivoire où mon père était en exil, reçu par Félix Houphouët-Boigny. Nous lui devons la vie. Nous étions persécutés chez nous. Si Houphouët n’était pas là nous ne serions pas vivants aujourd’hui. J’ai dû faire une partie de mon cursus en Côte d’Ivoire et j’ai fini à Bordeaux. J’ai été coopérant Unesco pendant un bout de temps. Je suis rentré réellement et définitivement en 1998 après un séjour professionnel au Togo. C’est ce qui explique ce parcours que j’ai eu à l’extérieur.
Alors vous parliez de Pco et de la méthode de gouvernance à cette époque. Vous êtes revenu seulement en 1998. Comment avez –vous vécu la Conférence nationale ?
Je faisais partie des jeunes cadres de l’opposition en exil. La Conférence nationale ne nous avait pas été donnée nous l’avions arrachée de hautes luttes. Il y a eu Versailles avec Sévérin Adjovi et le président Emile Derlin Zinsou dont j’étais membre fondateur du parti, c’est-à-dire de l’Undp, nous avions combattu pour que la démocratie vienne au Bénin. Moi je faisais partie d’une aile de l’opposition en exil qui ne croyait pas que Kérékou cèderait sur les fondamentaux et donc qui pensait que la Conférence nationale serait un simulacre. Nous avions une position très proche de celle du Pcb, Parti communiste dahoméen qui est devenu Parti communiste du Bénin (Pcb). Quand on a échoué nous disions que Kérékou devrait démissionner. Nos aînés qui étaient plus sages ont pensé qu’il fallait mieux négocier et que le forum adapté pour la négociation était la Conférence nationale. Je crois qu’ils ont eu raison parce que si c’est nous qui étions des radicaux qui avaient eu raison, je crois que ça aurait dégénéré en guerre civile dont on ne pouvait prévoir l’issue. Je ne suis pas un va-t-en guerre. Je suis un homme politique qui lutte pour la liberté, la démocratie et le développement de mon pays. Donc je n’avais pas participé à la Conférence nationale pas parce que je n’avais pas la possibilité mais parce que je ne voulais pas. J’estimais que ça n’allait rien donner. Heureusement, devant l’histoire nous avons eu tort nous qui ne voulions pas de la Conférence nationale et qui souhaitions le départ de Kérékou. Il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître. Ceux qui ont voulu de la Conférence nationale ont fait tout pour que cela se passe dans les meilleures conditions. Et aujourd’hui, notre pays ne fait que moissonner les fruits de ce qui a été semé à la Conférence nationale. Yayi n’est qu’un bénéficiaire de la Conférence nationale. Il ne sait même pas comment nous étions arrivés là et les luttes que nous avions menées. Il était inconnu au régiment à l’époque. Toutefois, je suis heureux qu’il en soit bénéficiaire autant que d’autres béninois pour une lutte pour laquelle certains ont versé leur sang. Je suis très heureux.
A l’issue de la Conférence nationale un premier ministre a été désigné et Kérékou est resté au pouvoir. Comment avez-vous perçu ce schéma ?
Comme je vous l’avais dit nous ne croyions pas à ce bicéphalisme avec un président de la République, chef de l’Etat qui était le Général Mathieu Kérékou que nous nous ne voulions plus voir. Et un premier ministre chef de gouvernement désigné par la Conférence nationale qui était Dieudonné Nicéphore Soglo. Nous croyions que ça allait capoter mais Dieu merci. Parce qu’il y a eu des gens qui étaient là pour surveiller, pour veiller à ce que les décisions prises soient respectées. Vous savez qu’à un moment donné j’ai été partisan et collaborateur de Soglo dans l’opposition, mais je peux dire aujourd’hui que du point de vue de l’installation des fondamentaux de la démocratie, Soglo ne l’a pas fait de bon cœur. Pour installer par exemple la Cour constitutionnelle, il a fallu qu’on lui force la main, qu’on force la main au Vatican et que le Vatican oblige Monseigneur de Souza à quitter le Haut conseil de la République (Hcr) pour qu’on soit obligé d’installer la Cour constitutionnelle. Donc la Cour constitutionnelle a été arrachée de hautes luttes alors qu’elle était une décision de la Conférence nationale. Donc vous voyez, la démocratie est une lutte quotidienne. Il faut que certains acceptent de se sacrifier comme moi par exemple j’ai été en prison pour que Yayi Boni comprenne qu’on ne lui a pas vendu la République. Nous sommes en lutte tous les jours pour que les fondamentaux de la démocratie demeurent et que nos enfants puissent en bénéficier. Voilà notre lutte.
Vous aviez parlé tantôt de Monseigneur de Souza que vous aviez obligé à quitter le Hcr pour qu’on installe la Cour constitutionnelle. Que pensiez-vous de ce personnage ?
Il était au premier rang de ceux qui ont veillé à l’application des décisions prises à la Conférence nationale. Il y avait l’Eglise catholique, la société civile digne de ce nom, pas celle d’aujourd’hui caractérisée par une commercialisation et qui passe son temps à dire que les hommes politiques sont pourris. A l’époque, il y avait une société civile digne de ce nom, à, la tête de laquelle le prélat, Mgr de Souza qui était pris en otage à un moment donné il a fallu que nous diligentions certains d’entre nous pour dire que c’est un prêtre qui doit retourner à l’Eglise pour que la politique revienne aux hommes politiques. Et Monseigneur de Souza qui est un homme exceptionnel a écouté ce message. Le Saint siège nous a également appuyé et Mgr de Souza a démissionné de la tête du Hcr. Ça fait partie de l’histoire. Je ne dirai pas que Soglo n’a pas fait grand-chose parce qu’il a pris un pays en ruine, une économie complètement enterrée. Ce qu’il a fait en cinq ans personne, même Yayi Boni ne pourra le faire en dix ans. Il peut construire des échangeurs mais il n’a pas trouvé un pays en ruine.
Etes-vous sûr de ce que vous dites ? D’aucuns disent qu’en trois ans le bilan de Yayi est meilleur à ce que tous les chefs d’Etat ont fait ?
Il a fait quoi ? A Cotonou quand il pleut on a toujours les pieds dans l’eau, il a fait un miracle dans ce domaine ? Il a fait quoi ? Il a acheté quelques tracteurs mais est-ce que ça fait que dans nos campagnes on ne laboure plus la terre avec la houe ? 9 paysans sur 10 pour ne pas dire 10/10 continuent de labourer la terre avec la houe. Il a fait quoi ? Il a construit un pont aérien et on dit que c’est échangeur. C’est ça le développement ? C’est ça l’émergence ? C’est un pont qui va faire émerger le Bénin ? Ou bien c’est en distribuant l’argent de l’Etat aux citoyens pour qu’ils soient ses électeurs et ses électrices plus tard. Nous avions élu un banquier en 2006 parce que nous croyons qu’il était gestionnaire. Mais nous voyons que c’est plutôt un distributeur de billets de banque que nous avons au pouvoir. Je respecte trop Yayi Boni, je veux le voir gouverner autrement. Et tant qu’il ne le fera pas je vais le nourrir de mes critiques. Je n’ai pas peur de retourner en prison, c’est pour le bien du pays. Nous n’allons pas chanter les louanges de quelqu’un qui ne fait pas bien. Nous chanterons ses louanges lorsqu’il sera Dieu.
Vous avez parlé de Soglo qui n’avait pas installé les fondamentaux de la démocratie mais par la suite vous l’aviez soutenu. Comment l’expliquez-vous ?
Oui. Quand il est passé dans l’opposition il a compris que le pouvoir devrait être géré autrement. Et Soglo nous a été très utile pour nourrir une opposition face à Kérékou qui était revenu très très fort. Parce que les gens ont admiré l’humilité du Général pendant la Conférence nationale. Les gens se sont dits s’il est devenu si humble, il vaut mieux lui remettre le pouvoir plutôt que de le remettre à « Django ». Soglo avait un peu les allures de Django. On disait hercule, celui qui avait la possibilité de remettre le pays sur les rails. On avait l’impression que ça lui est monté un peu à la tête et à son entourage. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont perdu le pouvoir. Mais quand il a perdu le pouvoir, personnellement ça a été une onde de chocs. Il est devenu un peu un autre homme. Et comme une démocratie notamment l’opposition a besoin d’une personnalité forte et charismatique pour contrer Kérékou qui n’est pas n’importe qui. C’est pourquoi moi qui souhaitais une démocratie pour mon pays je ne me sentais pas du tout gêner de me mettre derrière Soglo parce que je ne pourrais pas me mettre devant lui. Soglo était de loin en avance par rapport à moi, je n’étais qu’un petit quelqu’un qui apportait son petit grain de seil. Je ne pouvais pas être le chef de l’opposition quand Soglo était là. Voilà ce qui explique que j’ai composé avec Soglo. Je suis heureux parce que sans cette opposition que nous incarnions à cette époque, Kérékou n’aurait pas fait ce qu’il a à faire, c’est-à-dire maintenir la paix, les libertés démocratiques. Quelqu’un a insulté sa mère en direct sur une chaîne de télévision, mais il n’a pas été en prison. Vous voyez ? Nous avions même l’usus et l’abusus de la liberté c’est-à-dire l’usage et l’abus de la liberté sous Kérékou parce qu’il y avait une opposition qui veillait au grain. Quand le Changement est venu tout le monde a couru pour aller manger avec le Changement qui est devenu un Changement en jeu « Allons manger ». Donc il n’y avait pas eu d’opposition. Même Adrien Houngbédji avait démissionné de son rôle d’opposant puisqu’étant 2ème après les élections il devait incarner l’opposition face à celui qui gouverne. Il ne l’a pas fait. Il a envoyé des ministres au gouvernement. Et c’est quand Yayi a viré Collette Houéto du gouvernement que le Prd a commencé petit à petit à prendre du recul. Ça n’a pas servi notre démocratie, ça l’a plutôt desservi.
Parlez-nous un peu des conditions dans lesquelles vous avez travaillé avec Soglo. Il y avait les gens comme Paul Dossou et d’autres. Comment ça se passait ?
C’était le bon vieux temps où il y avait une véritable opposition, des gens qui étaient prêts à prendre des coups. Le président Soglo lui-même était formidable. Je me souviens nous avions fait une marche, le président Soglo s’était levé et est venu faire la marche avec nous dans la rue. Vous voyez il y avait une opposition à l’époque. Je suis triste qu’aujourd’hui avec les G et les F, ils se disent de l’opposition non déclarée. Est-ce que ça existe une opposition non déclarée ? C’est de la rigolade. L’opposition c’est un choix, c’est se moquer du peuple que de se réclamer de l’opposition non déclarée, de voir ce scénario insipide qui pour moi est une ruine morale et politique. Il faut choisir si on veut être opposant ou mouvancier. On n’est pas opposant à moitié, mouvancier à moitié.
En son temps vous vous étiez opposant radical ?
Absolument je l’ai été jusqu’à un moment donné nous ne nous ayions plus compris le président Soglo et moi. Ce n’était pas la faute du président Soglo, c’était la faute d’autres personnes qui étaient avec nous dans l’opposition que Soglo voulait écouter car ayant à ses yeux plus d’envergure. J’ai dit non. Pour moi cette direction n’était pas la bonne. Mais comme nous n’étions plus d’accord on ne pouvait plus rester ensemble. Et nous nous sommes séparés. Curieusement, Kérékou que nous combattions ensemble a dit voilà un homme extraordinaire. Je ne vais le laisser là-bas. Et c’est le général lui-même qui a voulu que je vienne le nourrir directement de mes critiques. Voilà comment je me suis retrouvé dans les deux dernières années dans la mouvance du Général Mathieu Kérékou, comme un des privilégiés qui pouvait aller dire au Général ce que personne n’osait lui dire. Il me prêtait l’oreille.
Vous étiez ainsi devenu l’adversaire de Soglo ? Comment aviez-vous pu opérer un tel choix ?
J’ai vu Rosine Soglo être reçue par le Général Mathieu Kérékou deux ans avant la fin de son mandat, sortir et féliciter le Général. Donc la Rb même qui incarnait l’opposition à l’époque a fini par négocier avec le Général. Parfois c’est bon que l’antithèse soit avec la thèse dans le gouvernement pour le bien du pays. A un moment donné, le Général Mathieu Kérékou a voulu que l’antithèse soit à côté de lui pour que lorsque les courtisans enclenchent les procédures des louanges il y ait l’antithèse qui les identifie. C’est comme les fous du roi. C’est une forme d’opposition interne et nous avons rendu service à notre pays en faisant cela. Mais je n’ai pas été transfuge puisque après mon départ de la Coordination pour la restauration de la démocratie que nous avions mise en place avec les Paul Dossou et dont le patron charismatique devrait être le président Soglo. Mais on s’était dit que le leader devrait être Nicéphore Dieudonné Soglo et non la famille Soglo. C’est le problème fondamental, je ne veux pas aller dans les détails parce que j’ai trop d’amis là-bas que je ne veux pas fâcher. Tant qu’il n’agira pas en leader nous on est pas à l’aise. Je ne veux pas rentrer dans les détails parce que les amis auront l’impression que je les poignarde dans le dos.
Mais en son temps vous faisiez des sorties médiatiques très relayées par la presse. On disait que vous étiez soutenu par Daniel Tawouéma. C’était vrai ou faux ?
J’ai fait un travail formidable avec Daniel Tawouéma. C’est un commis de l’Etat de grande envergure, de grosse carrure mais malheureusement il n’a pas fait une brillante carrière politique. Mais je pense que c’est l’un des meilleurs ministres de l’intérieur, pour ne pas dire le meilleur que nous ayons eu depuis la Conférence nationale. Le Général m’a demandé de nourrir Daniel de mes conseils pour que nous puissions maintenir la sécurité sans pouvoir porter atteinte à la liberté. C’est un exercice très délicat. Le Général a estimé que celui qui pouvait faire mieux ce travail c’est Andoche Amégnissè parce qu’il n’a pas sa langue dans sa bouche. C’est ce que j’ai fait avec Daniel. Vous avez vu depuis que le Général est parti les braquages à Dantokpa et ailleurs. Sous Kérékou, il y avait la liberté et la sécurité. C’est comme ça que j’ai travaillé avec Daniel Tawouéma qui reste à l’origine un haut cadre qui a rendu d’énormes services à tout le pays au poste qu’il a occupé.
En dehors du travail que vous aviez fait avec lui, on a ouï dire qu’il finançait vos activités politiques.
Demandez à Daniel s’il m’a donné de l’argent pour mes activités politiques. Vous savez je serais devenu ministre depuis très longtemps si je n’avais pas ce caractère pur et dur sur mes principes. J’ai raté mon entrée dans quatre gouvernements.
Citez-les ?
Non. Je ne vais pas les citer parce que c’est une affaire d’Etat. Il y a des affaires d’Etat qu’on ne dit pas. Mais j’ai raté mon entrée dans quatre gouvernements et une fois parce que le chef du gouvernement était certain que s’il me mettait là où il devait me mettre beaucoup de choses allaient changer. Mais le pays et son entourage n’étaient pas prêts pour le Changement à l’époque et il a préféré différer la chose. Mais je n’en ai jamais parlé. Je ne m’en suis jamais offusqué. Je n’ai pas fait du boucan à cause de ça. Non je ne fais pas de la politique à cause de l’argent. Si je veux me faire acheter aujourd’hui je me ferais acheter plus cher que des gens qui ont crié « Yayi n’est pas bon » qui disent aujourd’hui « Yayi est bon ». Moi si je devais me faire acheter demain matin je ne me ferais pas acheter en centaines de millions, mais en plusieurs dizaines de milliards. Donc ce n’est pas l’argent qui compte pour moi. Ce qui compte pour c’est que tout petit j’ai déjà participé à la lutte pour la conquête de la démocratie, aujourd’hui je lutte pour sa préservation. Et si même étant de l’opposition les comportements ne sont pas bons, je les dénonce. On ne peut pas me dire que parce que je suis dans l’opposition tout ce qu’elle fait est bon. Non. On ne peut pas me dire non plus demain si je suis dans la mouvance tout ce qu’elle fera serait bon. Si c’est bon j’applaudis si ce n’est pas bon, je critique. N’en plaise ou n’en déplaise aux uns et aux autres.
Après tout cela on vous a vu créer l’Union des laissés pour compte. D’où est partie l’idée ?
Non. Avant tout cela pas après tout cela. J’ai créé l’Union des laissés pour compte lorsque le seul parti dont j’ai été militant m’a exclu c’est-à-dire l’Undp. J’ai été exclu de ce parti en 1998 parce que je disais au Docteur Emile Derlin Zinsou que sous le Gouvernement militaire révolutionnaire (Gmr) et le Prpb nous avions critiqué la gabegie, la mauvaise gestion, les prévarications. En 1996, le Général Mathieu Kérékou est revenu au pouvoir et nous a fait l’honneur de nommer notre leader, le président Emile Derlin Zinsou comme son conseiller spécial. Notre leader ne pouvait pas être aux côtés du Général et les prévarications vont recommencer. Ça je ne pouvais pas accepter cela. En criant cela et en dénonçant cela j’étais devenu un piquant au niveau du parti et on m’a exclu du parti. Les militants qui me supportaient dans le parti Undp sont sortis avec moi pour créer l’Union des laissés pour compte (Ulc) parce que nous étions des exclus à l’époque. Ceux qui n’ont rien et j’ai été le porte voix des laissés pour compte pendant de longues années. Voilà comment je suis devenu chef de parti, président de l’Ulc.
Où se situe l’Ulc sur l’échiquier politique ?
Notre partie était libre car il fallait 18 personnes au moins pour constituer un parti politique c’est-à-dire 3 par département. Ce n’était pas difficile. Une loi a été votée qu’il faut 10 personnes par département. Nous avions 12 départements, ça fait 120 personnes. Il faut donc des millions. Il y a donc deux possibilités. Ou bien nous nous prostituons et nous cherchions les millions pour nous régulariser ou bien nous cherchions à fusionner avec plusieurs petits partis pour faire un grand parti. C’est ce que j’ai tenté avec le Fard Alafia. J’ai dis qu’il faut que nous rentrions dans un grand ensemble. Malheureusement c’était à la veille des présidentielles où il y avait un grand débat au sein du Fard Alafia. Ceux qui voulaient aller vendre le parti à Yayi Boni pour qui s’en serve pour sa campagne électorale et ceux qui n’en voulaient pas. Moi j’étais du côté des seconds c’est-à-dire aux côtés de Daniel Tawouéma. Après les élections le Fard Alafia n’existait plutôt que de nom parce qu’il était complètement divisé et laminé. Un nombre important de députés du Fard de la dernière législature sont passés dans le camp présidentiel alors que le Fard avait un candidat aux présidentielles. Bref. Il ne restait au parti que son nom. Moi j’ai décidé de prendre mon indépendance. Nous avons décidé de dissoudre l’Ulc parce que ou bien nous nous prostituions ou bien nous prenions acte de ce que l’Ulc n’existe plus. Aujourd’hui, le noyau dur de l’Ulc s’est retrouvé dans ce que nous appelons la Coalition pour le réveil du peuple. Et cette coalition est en train de se préparer avant la fin de cette année pour aller en congrès et devenir un parti politique. Parce que nous avions grandi. Les moyens que n’avions pas hier, nous les avons aujourd’hui.
C’est un peu surprenant que vous ayez ces moyens sous Yayi Boni. D’autres personnes sont-elles ajoutées à vous ou comment ça s’est passé ?
Quand Yayi est devenu président en 2006, il y a eu 25% au deuxième tour qui ont dit malgré que la grande tendance était Yayi, 1 Béninois sur 4 dont je fais partie ne se sont pas alignés. Parmi eux, il y a en a qui ont des moyens et qui ont estimé que le porte voix qu’était Amégnissè pouvait être utile pour la démocratie si on lui donnait quelques moyens. Ceux-là sont venus grossir de l’eau de supporters et d’admirateurs du combat que je mène. Et ce sont eux qui me donnent les moyens de continuer de parler malgré les verrous qu’on a mis.
Votre parti pourra t-il jouer un rôle autre que celui que jouent souvent les partis de commune et de quartier que nous connaissons ?
En tout cas, il existe des alliances d’envergure nationale. Il faut reconnaître que les Fcbe qui sont devenues aujourd’hui Umpp dont quand même d’envergure nationale. Ils ont des gens dans tous les départements. Si les G et F voulaient faire quelque chose de sérieux ensemble, le G4 a une envergure nationale, le G13 également malgré les défections et les dissonances qui l’ont un peu discrédité ces derniers jours. Mais c’est quand même des députés de tout le pays. Donc ce n’est pas des clubs. Moi j’incarne une minorité qui finira pas peser de tout son poids à court terme et dans cette minorité il y a des gens des douze départements. Quand on fera notre congrès vous verrez.
Parlons à présent des G et F. Quels sont vos rapports avec ces alliances de l’opposition ?
D’abord, ils ne sont pas de l’opposition. Ils animent la vie politique mais ils ne sont pas de l’opposition. Il n’y a qu’une seule opposition au Bénin, c’est celle que j’incarne. Je suis le seul depuis 2006 à m’être déclaré de l’opposition. Même si je sais que je n’ai pas une grande force par rapport à la grande vague des Cauris. Mais je suis le seul, Houngbédji n’a pas encore fait sa déclaration d’opposition. Mais Soglo non plus. Idji Kolawolé, Amoussou, le G13, les Forces clé également. Alors où sont les opposants ? Si on veut être opposant on le décide et on l’annonce à la face de la Nation. Mener des actions hostiles au pouvoir ne suffit pas. L’opposition est un choix. Cela dit, j’entretiens de très bonnes relations. Ils m’ont soutenu quand j’étais en prison.
Ah bon Comment ?
Ils ont aidé ma famille à certains moments, ils ont envoyé des gens en prison pour dire nous sommes de cœur avec toi. Même si je déplore le silence plat qu’il y a eu au niveau des hommes politiques. On met un homme politique en prison et les hommes politiques se taisent. A part Houngbédji, chez les autres c’était un silence plat. C’est vous les journalistes qui avez dénoncé mon incarcération et ça je vous dit chapeau, c’est vous qui sauvez la démocratie dans notre pays. LLes autres hommes politiques font quelques petites déclarations hypocrites et s’en tiennent à cela. Donc c’est décevant. Mais il n’en demeure pas moins que sous cape ils m’ont manifesté leur sympathie, ils ont soutenu ma famille. Vous savez en prison vous ne travaillez pas vous ne gagnez pas votre vie. On ne vit pas que et d’eau fraîche. Donc ils ont fait et je leur suis très reconnaissant même si au plan politique je ne suis pas content du tout. Au plan social et humain je suis satisfait mais au plan politique je suis déçu.
Ils ne vous ont pas soutenu. Est-ce parce qu’ils ne voient pas en vous une personnalité de l’opposition de poids ?
Non. Ils ne m’ont pas soutenu parce qu’ils voyaient en moi plutôt un concurrent. Vous savez, le drame de notre pays au plan politique, c’est que personne ne lutte pour des principes ou pour des idéaux. Tout le monde lutte pour les intérêts. La Rb lutte pour des intérêts de famille. Le Prd lui est réduit à un seul homme. Fagbohan et Idji Kolawolé incarnent le Madep. Vous voyez ça fait des intérêts personnels. C’est ça qui est au cœur de l’activité politique au Bénin. Et c’est ça qui me gène personnellement. Et quand quelqu’un commence par percer il est perçu comme leur concurrent. La prison m’a propulsé au premier plan aux yeux de mes compatriotes. J’ai reçu la visite de centaines et de centaines de Béninois venus de quatre coins du pays qui étaient venus me témoigner leur sympathie pendant que j’étais en prison. La prison m’a vraiment permis d’avoir la sympathie de mes compatriotes et depuis que je suis sorti je le vois dans le regard et dans les gestes des gens dans la rue. Et je suis devenu comme un concurrent pour eux. Ce faisant ils me font de la publicité supplémentaire parce qu’ils n’ont pas fait ce qu’ils devaient faire quand j’étais en prison. Donc il n’y a pas de sécurité ni de solidarité au sein de la classe politique.
Vous voulez dire que vous n’avez pas reçu le même soutien politique que Fagbohoun ?
Fagbohoun n’a reçu aucun soutien politique quand il était en prison. Il a reçu un soutien politique quand il est devenu député. Et c’est parce que beaucoup de députés étant en situation où on pouvait lever l’immunité comme Fagbohoun qu’ils se sont montrés solidaires. C’est tout. Sinon il n’a pas reçu de soutien politique.
Comment avez-vous vécu votre expérience en prison ?
Extraordinaire. Faites un tour à la prison civile de Cotonou et parler d’Andoche Amégnissè à quelques prisonniers. Vous savez j’étais devenu un prisonnier gênant pour le pouvoir que pour l’administration pénitencière. Parce que j’ai lié des relations. Si seulement la moitié de ceux que j’ai connus en prison pouvait sortir avant 2011, si je suis candidat aux élections présidentielles je battrai Yayi Boni. Parce qu’ils se battront pour moi sans un franc. J’ai vécu six mois d’emprisonnement au sein des prisonniers comme leur grand frère, leur papa. Celui chez qui tous les prisonniers venaient chercher conseils. L’expérience était heureuse même si la vie d’un prisonnier était dure.
Vous souhaitez revivre cette expérience ?
Je souhaite revivre cette expérience de solidarité dehors pas en prison. Ça ne veut pas dire que j’ai peur de retourner en prison. Si Yayi chausse des chaussures d’Hitler ou de Mussolini pour rouvrir les portes de la prison j’y retournerai sans état d’âme tant que ce sera pour préserver les fondamentaux de la Nation. Et tant que ça ne sera pas quelque chose qui salit mon nom, je suis prêt. Mais je ne dis pas que je serai content de retourner en prison. Le pire qui peut vous arriver dans la vie après la mort c’est la prison.
Quel était le contenu de la lettre d’excuses que vous aviez envoyée à Yayi quand vous étiez en prison ?
Je défis tous les membres du gouvernement et les partisans de Yayi de venir m’affronter sur les plateaux de télévision sur cette question. Les Béninois vont tomber des nues. Il a des choses mal odorantes qui se disent de la part des gens tantôt de la mouvance tantôt de l’opposition. Je les défis de venir me dire qu’Amégnissè a présenté ses excuses et qu’ils exhibent la preuve. La lettre a été signée par qui et porte quelle date ? On s’est arrangé pendant que j’étais en prison et pendant que je ne pouvais pas parler pour agiter quelque chose. Il y a eu quelque chose que je ne sais pas si le chef de l’Etat y est mêlé personnellement. Quand j’ai été devant les juges, je n’ai pas été interpellé sur le fond de ce que j’ai écris dans tout sauf Yayi Boni en 2011. Ils se sont contentés de dire que je n’ai pas fait formalité. Et je leur ai défié de prouver que c’est moi l’éditeur. Si je devais demander pardon ce serait pour m’éviter d’aller en prison. Maître Adrien Houngbédji et Magloire Gnansounou m’ont proposé leurs services contre zéro franc. J’ai refusé. Donc c’est ridicule.
Comment avez-vous reçu la sentence des juges ?
Ils étaient tous aux ordres. D’ailleurs pour m’avoir écouté le premier juge avait estimé que le dossier était vide. On l’a simplement changé. Vous comprenez ? Le juge qui m’a condamné était simplement aux ordres. Il fallait qu’on arrête une bataille pour le triomphe de la vérité en me mettant en prison. Donc j’ai accepté d’aller en prison pour faire face au combat que je menais. Et en affrontant le dictateur.
Que devient votre lutte ?
Quand j’étais en prison, nous avons fait sortir le journal de l’opposition qui a une autorisation en bonne et due bonne. Et j’ai dit aux miens qui étaient les initiateurs de Tsyb en 2011 que désormais la lutte continuera d’une manière régulière. Je veux avoir le contrôle sur ce qui sera fait désormais pour que nous le fassions dans les règles de l’art. Donc le journal de l’opposition continuera de sortir. Donc Tsyb en 2011 sera la dénomination de l’opposition véritable qui existe dans le pays aujourd’hui. C’est l’opposition telle qu’elle devrait être incarnée par les G et F. Tsyb sera un regroupement et moi-même mon parti politique la Coalition pour le réveil du peuple sera membre. Nous organisons la Réplique.
Pour 2011 avez-vous des ambitions d’être candidat ?
Je suis triste pour l’incapacité chronique des G et F à s’organiser et désigner un ou deux candidats pour se mobiliser autour on assiste comme à une sorte de bégaiement de l’histoire avec les G et F. Si nous laissons faire comme ça se fait aujourd’hui Yayi restera en 2011. Il ne faut pas forcement que ce soit moi le candidat.
Qui voyez vous incarner ce leader entre Bio Tchané, Houngbédji, Sèhouéto, Léhadi ….. ?
Honnêtement je commence par le plus petit en suffrage, Sèhouéto. C’est un homme dont la démocratie béninoise aura besoin pendant longtemps mais personnellement, je ne le vois pas premier ou deuxième en 2011. Léhadi Soglo est un ami personnel qui a rendu beaucoup de services à ma famille quand j’étais en prison. Seulement on ne fait pas la politique sur la base de l’amitié. Je crois que le fils n’a pas encore la carrure du père. Il lui faut encore un peu du temps pour que l’éléphanteau devienne un éléphant. Mais il a du talent et fera des voix. Je ne sais pas s’il sera candidat ou si il va soutenir Houngbédji qui est un candidat qui a plus de voix en 2006. C’est un autre débat. Adrien Houngbédji si on veut être objectif est celui qui manifeste de plus de possibilités parmi les candidats G et F d’être au deuxième tour. Mais on ne voit pas encore une organisation, une volonté affirmée d’incarner le chef de fil d’opposition. Mais on voit seulement des initiatives sporadiques. On ne gagne pas avec ça. Si c’est les mêmes choses qui continuent, j’ai peur que Yayi l’écrase en 2011. Moi je ne me mettrai pas derrière quelqu’un qui ira se faire écraser. Reste Bio Tchané. Sera-t-il candidat ou pas. J’attends d’approfondir mes contacts avec ses proches pour avec lui-même si possible pour me prononcer pour le moment je ne sais quoi dire encore. Parce que l’homme lui-même a dit, et c’est vrai, que nous sommes encore loin de 2011.
Comment comptez-vous faire partir un homme dont les actions sont appréciées par les populations ?
Quelles populations ? Je suis régulièrement dans mon village et dans les rues de Cotonou. Et je n’en vois rien. C’est très facile de distribuer 30.000 francs qu’on ne rembourse pas pour la mobilisation. Mais cela ne veut pas dire qu’on a la majorité des suffrages. Vous savez Yayi est champion en publicité. Ah oui c’est un champion. Quand il y a un seul danseur sur la scène, on le prend souvent pour le meilleur. A défaut de concurrence, laisser le temps au temps et vous verrez.
C’est une note d’espoir ?
Nous sommes sentinelles dans la nuit. Au moment où nous avons une ploutocratie à la place d’une démocratie, c’est un combat d’avant-garde. Nous sommes convaincu que la nuit sera longue mais le jour viendra. Et il est proche. Je dis à mon peuple de rester serein. Yayi Boni partira en 2011 ou en 2016 mais nous ferons tout pour qu’il parte en 2011.
Réalisé par Fidèle Nanga
Transcription Calixte Adiyéton
Journal LE MATINAL 20/05/09