19 ans que le Bénin a choisi la voie de la démocratie. Le politologue Mathias Hounkpè de la Cellule d’analyse et de développement à l’Assemblée nationale (Capan) et le secrétaire général du Parti social démocrate (Psd) l’honorable Emmanuel Golou nous livrent leurs points de vue. Si pour l’un, il y a des actes qui constituent une menace pour 2011, pour l’autre, le mandat présidentiel est un débat national qu’il faille ouvrir. Néanmoins, ils n’ont pas occulté les acquis de la conférence nationale des forces vives de la nation avec les sujets qui caractérisent aujourd’hui l’actualité nationale.
Les trois éléments qui constituent aujourd’hui une menace pour 2011, selon Mathias Hounkpè
Que peut-on retenir 19 ans après en ce qui concerne les acquis de la conférence des forces vives de la nation ?
A mon avis, je vais quand même dire un mot sur la conférence elle-même et le sens qu’il faut lui donner du point de vue symbolique comme du point de vue pratique et concret.
Il n’y a pas beaucoup de systèmes politiques qui présentent des mécanismes de changement de République. Lorsqu’il dit qu’en France, qu’ils sont à la 5ème république, on dit au Bénin, nous sommes à la 6ème ou à la 7ème. Normalement, les constitutions ne prévoient pas une manière pour changer de République. Vous avez la constitution allemande à ma connaissance qui prévoit les conditions qu’il faut réunir pour changer de République. En règle générale, c’est à partir des crises violentes que les gens changent de République. Cela a été important d’utiliser ce genre de conférence pour changer de République sans crise sans violence et de façon très pacifique. Je pense que pour moi de façon concrète, c’est la valeur de la conférence nationale.
Du point de vue symbolique je pense que pour nous la conférence nationale demeure un peu comme le signe du sursaut des Béninois de s’arrêter devant le gouffre dans le quel on allait. Cela a été caractérisé par un certain nombre de valeurs. Vous sentez par exemple à la conférence nationale le besoin de tout le monde de rester ensemble, le refus de l’exclusion d’un camp au profit d’un autre et du choix que certaines personnes confisquent la parole ou la gestion du pouvoir pour eux seuls. Ce sont autant de valeurs que nous devons nous souvenir assez pour éviter de retenir aux situations qui nous ont conduit à la conférence nationale.
Ceci étant dit, on avait deux problèmes en général : le problème économique, on avait le sentiment que l’économie du Bénin était en faillite et le problème politique c’est-à-dire la confiscation du pouvoir sous la forme d’un régime militaire marxiste léniniste qui était arrivé à bout de souffle. Disons qu’il fallait laisser les gens s’exprimer. On était allé à la conférence pour régler ces deux problèmes politique et économique.
19 ans après, où en est-on ?
Moi, je peux dire en ce qui me concerne qu’on a partiellement résolu le problème politique et le problème économique reste entier.
Pourquoi vous le dites ainsi ?
On a partiellement résolu le problème politique parce que quoiqu’on dise, il y a eu quand même des acquis concrets par rapport à la mise en œuvre de l’option qu’on a faite en 90 d’ériger au Bénin un régime de démocratie libérale basé sur l’état de droit. On a quand même des institutions qui fonctionnent plus ou moins avec leurs faiblesses. Je pense qu’on a rempli l’un des critères que l’on considère comme le signe de la consolidation de la démocratie, c’est l’alternance au pouvoir deux fois l’alternance au pouvoir. Lorsqu’une jeune démocratie réalise l’alternance sans violence et sans menace de paix, on commence à accepter que ce soient le droit et les règles qui guident la société et non la force ou non la puissance de l’argent. Il y a le multipartisme intégral, il y a la liberté d’expression, même si selon les périodes que l’on traverse dans notre dynamique de démocratisation on a quelques problèmes avec la liberté d’expression ou ce qu’on attend des partis politiques malgré le nombre qu’ils sont et les difficultés qu’on a à les voir contribuer à la consolidation de la démocratie.
Néanmoins, il y a des acquis qu’on ne peut pas renier. Il y a des enfants aujourd’hui ou des citoyens béninois qui n’ont connu que la liberté d’expression, vous écoutez la radio, aujourd’hui il y a quelque chose qui change.
Du point de vue économique malheureusement, ça n’a pas marché. Le problème reste entier parce que je ne sais pas encore qui a trouvé le chemin pour nous donner le sentiment que autant on peut mettre le doigt sur les avancées en politique, autant on peut le faire pour les avancées en économie. Pour le moment, c’est difficile de voir les leviers sur lesquels on peut jouer pour espérer que demain, économiquement il y aura un progrès. Parfois, on a le sentiment que la politique, de par la manière qu’elle s’est développée constitue un conflit avec le développement économique. Au point où il y a des gens qui pensent que le fait qu’on soit vite développé politiquement constitue l’un des problèmes que nous avons. Ce n’est pas mon avis. Honnêtement, sur le plan économique, je ne vois pas des signes qui prouvent qu’il y a quelque chose qui se construit et se consolide au fil du temps
Quand bien même on a eu des financiers à la tête du pays ?
Il faut distinguer les choses. Si vous prenez les régimes avec lesquels on a eu des économistes moi je considère que les investissements dans les grands travaux qui sont les signes extérieurs de ce que quelque chose se passe dans un pays ne sont pas nécessairement des facteurs qui rassurent par rapport au fait qu’on est en d’assurer que le développement économique se fasse, que les secteurs de l’économie commencent à vivre et donnent de l’espoir pour l’avenir.
Je ne sais pas quel secteur vous pouvez doigter aujourd’hui au Bénin et dire que depuis 19 ans que nous avons commencé les expériences, on a de la chance pour demain. On parle du développement lorsque à partir d’un moment, vous avez un tissu dans le secteur économique qui s’accumuler et se développer dans le temps
Vous ne voyez aucun secteur ?
Je ne sais pas. Je ne sais pas si vous pouvez m’en doigter un. Moi je n’en connais pas. On a vu des secteurs qui ont failli nous donner de signe d’espoir et qui finalement n’ont pas marché. Le coton nous a donné à un moment le signe qu’on a de l’espoir mais aujourd’hui, je crois qu’on a d’énormes difficultés. Le secteur de la télécommunication donne aujourd’hui le sentiment de marcher mais on ne voit pas clairement où est-ce qu’on va, puisque la réglementation n’est pas aussi claire que ça. Le secteur bancaire a donné le sentiment à un moment donné d’être un secteur porteur, mais je crois qu’il commence à présenter des signes d’essoufflement. Je suis prêt à être contredit par d’autres.
Qu’est-ce qui justifie tout cela ?
Je crois que les citoyens ne sont pas prêts à faire avec de gros investissements dont le retour sur investissement demande des années. On préfère ce qui rapporte tout de suite. Tout cela fait partie de notre sensibilité au risque. On préfère acheter et vendre en même temps. Et ça, c’est le secteur de service et même le secteur de service, on n’arrive pas à développer notre capacité à servir les autres dans la sous région. Il ne faudrait pas qu’on ait le sentiment qu’on fait des coups d’éclats, ça marche pendant un bon moment et après cela s’estompe.
L’une dans l’autre, est-ce à dire que la politique constitue un frein pour le développement économique ?
La politique peut créer des difficultés à l’économie. Mais je ne suis pas de ce qui pense qu’il faut réduire le développement politique ou la liberté politique. Parce que même en réduisant la liberté politique, rien ne garantit que le développement économique va suivre. Sinon, le parti unique qu’on avait eu qui avait réduit la liberté politique au point zéro pouvait déjà nous conduire au développement. L’avancée en politique ne garanti pas le développement économique. Ce que je souhaite, c’est notre capacité à mieux utiliser les chances qu’offre la liberté avec les difficultés qui l’accompagnent. Qu’on envisage à tête reposée les problèmes que pose le développement politique au Bénin et qu’on trouve les moyens d’améliorer cela.
19 ans après, qu’en est-il de nos institutions ?
On a des difficultés. Lorsque vous créez les institutions, elles ne sont jamais bonnes de façon définitive. Vous les créez et puis quelque temps après, les hommes commencent à voir quelles sont les faiblesses et les stratégies pour exploiter ces faiblesses. C’est à peu près là où nous en sommes aujourd’hui. Regardez la plupart de nos institutions quand vous prenez la cour constitutionnelle, vous avez le sentiment qu’on commence par voir comment on peut gérer la cour constitutionnelle, la Haac. Vous prenez la Cena, les trois premières Cena ont bien fonctionné. Mais avec le temps, les politiciens ont compris comment il faut l’exploiter. Je crois que petit à petit, on va comprendre comment on peut exploiter toutes les institutions. Même le pouvoir exécutif. Vous voyez l’Assemblée nationale. Normalement, les démocraties jeunes comme le nôtre de faire prévoir des mécanismes pour faire le point de façon périodique et voir les problèmes qui commencent à se poser de façon à les corriger aussi rapidement que possible. Ce sont ces éléments qui nous ont manqué. A chaque fois qu’on vit une crise qui est en réalité la manifestation d’une faiblesse donnée et que la crise finit, tout le monde l’oublie. Les difficultés entre l’Exécutif et la Haac ne datent pas d’aujourd’hui, de même qu’entre le parlement et la cour constitutionnelle.
Quand on sait que parmi les politiciens, beaucoup étaient à la conférence on se dit que ces problèmes ne doivent pas se poser ?
Vous savez, les politiciens souffrent de ce qu’on appelle l’incohérence temporaire. Si vous prenez le politicien sur un temps donné, vous le voyez adopter des positions contradictoires. Il va trouver des arguments pour justifier et parfois, il y a des raisons objectives qui l’incitent à adopter ces positions. Quand vous voyez un acteur politique depuis 90 et vous le voyez encore aujourd’hui, les paramètres ont tellement évolué. C’est l’une des raisons pour lesquelles moi je pense que si on réédite la conférence aujourd’hui, cela n’aura pas les mêmes résultats. Vous risquez d’avoir des résultats aux antipodes de 90 où on sentait que le peuple béninois s’était réunir pour bâtir quelque chose. C’est de la nature de la politique que les gens n’adoptent pas la même position de façon figée dans le temps. C’est au moins constant que ce qui les préoccupe c’est la réalisation de leur carrière politique et lorsque les circonstances le permettent le développement de leur pays. C’est conduire la carrière politique ensemble avec le développement et s’il doit y avoir un conflit entre les deux, on préfère assurer la carrière politique.
Est-ce qu’on peut considérer comme le souligne le rapport du Maep que 150 partis, c’est trop pour le Bénin et qu’il faut en arriver à deux ?
James Mindison Min qui considère les partis politiques comme des factions, dit que la naissance des partis et leur existence découlent naturellement de la jouissance par les citoyens des droits et devoirs fondamentaux qu’on leur reconnaît. C’est la liberté d’association, d’expression et d’opinion. Lorsque vous accordez ces trois libertés à quelqu’un, vous ne pouvez pas l’empêcher de constituer des partis politiques. Il dit que lorsque vous ne pouvez pas supprimer les causes d’un mal faites en sorte pour contrôler les effets. Qu’on laisse les citoyens libres. La 1ère chose ce sont les partis qui influencent la société qu’on considère. Les précautions qu’on prend pour consolider les partis qui influencent. C’est mettre toutes les ressources que l’Etat a à la disposition des partis. On ne fait pas cela au Bénin. Par quelle manière on aura deux partis politiques ? L’histoire enseigne en Afrique et au Bénin que ça n’a jamais marché. On peut citer les exemples comme le Sénégal, le Nigeria sous Abacha.
On semble avoir aujourd’hui deux pôles
A mon avis, c’est conjoncturel. L’un des grands facteurs qui déstabilisent les partis politiques, ce sont les élections présidentielles. Dès qu’on approche les élections présidentielles les partis explosent naturellement. Et nous approchons les élections présidentielles vous allez voir bientôt ce qui va se passer. Regardez ce qu’on a vu à Bohicon et pourquoi on ne dégage pas quelqu’un et qu’on se mette derrière cette personne ; l’équation la plus difficile à résoudre et cela été toujours. Donc, je ne vois pas d’espoir que quelque chose puisse changer.
Toujours parlant des partis politiques, il y a un mal qu’on déplore ; la transhumance politique.
Ça gêne. Mais moi, je suis de ceux qui pensent qu’il faut laisser les gens. On peut prendre des textes pour sanctionner comme cela se fait dans d’autres pays, qu’on soit député maire ou ministre. Mais moi, je dis à quoi ça sert de contraindre les gens à rester dans un parti qui ne fonctionne pas bien. Un parti fonctionne en ayant pour souci la garantie de la carrière de ses membres. Il faut qu’il y ait un traitement raisonnable dans une ambiance qui incite à l’épanouissement. Lorsque vous venez à l’Assemblée nationale où c’est plus pernicieux, quelqu’un peut rester dans votre parti et voter contre vous tout le temps. Ce qui compte, c’est son vote. Est-ce que vous voyez un parti au Bénin où le chef du parti va négocier avec un de ses cadres ? Non, le chef a parlé, tout le monde se range. Il faut qu’on copie ce qui se passe sous d’autres cieux.
Le joyau sorti de l’historique conférence est la démocratie. Comment se porte-t-elle selon vous ?
Nous sommes toujours en démocratie. Mais nos instituions commencent à s’essouffler un peu. Il faut les réoxygéner. C’est pourquoi, j’appelle de tous mes vœux le processus de la révision de la constitution qui a commencé. Je pense qu’on ne doit pas faire de la politique politicienne autour de cela. Aussi bien l’exécutif que le contre pouvoir. L’exécutif a ses faiblesses aussi. Que l’exécutif soit orienté vers les préoccupations techniques et que la politique prenne moins le pas dans le fonctionnement. Mais l’erreur qu’on va commettre, c’est de dire au chef de l’Etat, c’est toi qui conduit la politique du pays, va te débrouiller.
Notre contexte ne permet pas au chef de se débrouiller. On a besoin d’améliorer nos textes de façon à ce que au cas où on a un chef qui veut bien faire que la loi lui permette de bien faire. Est-ce que vous pensez que le chef de l’Etat peut dire à un ministre aujourd’hui, tu as des problèmes fiscaux, je ne peux plus te nommer comme cela passe aux Etats-Unis ? Il va avoir des problèmes personnels, avec son parti ou son groupe ethnique. Pour la formation du 1er gouvernement, la société civile a dénoncé certaines choses, le chef de l’Etat a tenu compte de ça. Mais vous savez ce que cela lui a coûté. Pourquoi ne pas prendre des lois pour faciliter la tâche à l’exécutif. Le pouvoir législatif, n’en parlons plus. La cour constitutionnelle et la Haac idem. On a besoin de repenser nos institutions
Que peut-on retenir donc ?
Réduire le poids de la politique politicienne sur nos institutions. Le 1er mandat du renouveau démocratique, même si on a eu une assemblée farouchement opposée à Soglo, il y a des actes qu’on ne voyait pas. L’évolution des mœurs politiques, la radicalisation des positions, cela a fait que aujourd’hui, on voit tout. Car, il y a une limite qu’on ne franchissait pas avant, mais aujourd’hui on a franchi ces limites. Ce qui suscite des craintes. Regardez ce qu’on a vécu pour les locales si on vit cela pour les élections présidentielles, c’est la catastrophe. La position que chacun a aujourd’hui de pouvoir poser des actes n’est utile que parce que le système tient. Le jour où le système rompt, c’est fini.
Un mot sur la Lépi
Vu tous les problèmes que nous avons pour les listes électorales, aujourd’hui plus personne ne conteste l’importance de la Lépi. Les grands leaders n’ont plus confiance à la liste qu’on faisait avant. A cela, il faut ajouter le déficit de confiance qui naît vis-à-vis des institutions. Ce qui nous sauvait par le passé, c’est la Cour constitutionnelle qui décidait des résultats et tout le monde se rangeait. Maintenant, on n’est plus sûr d’avoir cela. Vous ajoutez l’évolution des mœurs politiques où les gens sont prêts à franchir des limites comparées au passé. Ces trois éléments constituent une menace pour 2011. On a besoin nécessairement de fiabiliser nos listes avant 2011. L’option de la Lépi est une option autour de laquelle tout le monde devrait se réunir. Je pense que l’attitude des politiciens que nous avons aujourd’hui, de tous les camps ne rassure pas. Aucun parti politique ne s’est réuni pour réfléchir à la chose comme si en dehors des acteurs politiques, il y a un groupe qui peut réaliser la Lépi. Alors que tout le monde sait que la Lépi a une dimension politique forte.
On peut déjà dire bon vent à la démocratie
Nous n’avons que 19 ans. Nous sommes en train de construire la démocratie. La politique politicienne fait partie de la démocratie même si cela bloque parfois les choses. Mais quand ça bloque tout, c’est grave. On veut que les hommes politiques se lèvent non pour dire qu’ils veulent de la Lépi, mais qu’ils posent des actes de manière constructive, franche, même si sur le plan économique, il reste beaucoup à faire.